Portrait d'Alexandre Edmond Becquerel

Photographe : Atelier Nadar

Source : Source gallica.bnf.fr / Bibliothèque nationale de France

Le 30 septembre 2026

Cher Théo,

En cette année 2026, alors que nous célébrons le bicentenaire de la photographie, deux siècles depuis que Nicéphore Niépce a fixé la première image permanente au monde avec son Point de vue du Gras, je repensais à notre passion commune et à la quête de la couleur. On associe souvent les débuts du médium à Niépce et Daguerre. Pourtant, on oublie un jeune physicien de 28 ans, Alexandre Edmond Becquerel.

En 1848, alors que le daguerréotype s’imposait progressivement partout, Becquerel refuse de croire que la lumière ne peut s’imprimer qu’en noir et blanc. Dans le noir de son laboratoire du Muséum d’Histoire naturelle, il prépare ses plaques de cuivre argenté en les plongeant dans un bain d’acide. En projetant le spectre du Soleil à travers un prisme, le miracle opère sous ses yeux : le rouge, le vert, le bleu et le jaune s’impriment fidèlement. Il vient de créer la toute première photographie couleur de l’histoire, la « photochromie ».

Pourtant, son nom est resté dans l’ombre. Becquerel s’est heurté à un obstacle : l’impossibilité de fixer ces images. Exposées à la lumière du jour, elles continuaient de réagir et s’effaçaient. Ses tirages étaient condamnés à devenir des « images fantômes », conservées dans la nuit absolue de boîtes en cuir. Ce n’est qu’en 2020 que le CNRS a percé son secret grâce au microscope électronique : sous l’effet du soleil, des nanoparticules d’argent se réorganisaient à l’échelle microscopique pour mémoriser et réémettre la couleur exacte reçue.

Quand on prend le temps de donner la parole aux images, on découvre ce que cache ce sobre portrait par Nadar : l’histoire d’une obstination remarquable, celle d’un homme habité par le désir viscéral de faire avancer la technique et de révéler l’invisible.

Vingt ans plus tard, en 1869, la couleur piétinait toujours. C’est alors que le poète Charles Cros et le chercheur Louis Ducos du Hauron proposent, le même jour sans se connaître : la trichromie. Plutôt que de tenter d’imprimer directement la couleur dans la matière comme le cherchait Becquerel, ils proposent de la décomposer à travers trois filtres colorés pour la recomposer ensuite. Face à la méthode « directe » des physiciens, cette approche indirecte fut d’abord accueillie avec scepticisme par les milieux académiques, qui y voyaient un simple artifice optique. L’histoire donnera pourtant raison à ces visionnaires : c’est la méthode de Cros et Ducos du Hauron qui annonce la photographie couleur moderne et nos écrans actuels.

Entre la rigueur scientifique de Becquerel qui cherchait la vérité pure de la matière, et le geste conceptuel de Cros qui inventait le détournement optique, il y a toute l’histoire de la photographie que nous aimons tant : une oscillation permanente entre le réel, l’illusion et le mystère de la lumière.

Je t’embrasse,

David