Gérard Gasiorowski, Sans titre (Série L'Approche), c. 1965–1970
Peinture d'après photographie originaleLe 17 août 2026
Le souvenir de Jau
Cher Claude,
J’ai remis la main sur cette photo, capturée en 1993 pendant l’exposition consacrée à Gérard Gasiorowski au Château de Jau. Cette œuvre, troublante d’illusion photographique, m’avait immédiatement saisie par sa tension : au premier plan, l’éclat vif de deux jeunes filles soudainement en arrêt, l’une retenant l’autre par le bras face à une présence invisible — un photographe, peut-être ? Dans cette mise en abyme du regard, toute leur indifférence demeure suspendue à la solennité de l’architecture funéraire.
Elles avancent côte à côte, les ombrelles déployées comme deux corolles. Sur leurs visages se lit une interrogation : est-ce celui qui les regarde, ou celui qui les photographie, qui retient ainsi leur attention ? L’une pose la main sur le bras de l’autre, comme pour lui signifier de s’arrêter, de ne plus bouger.
J’imagine leur démarche, presque dansante, sur la terre sèche, leurs jambes nues ; tout, dans cette image, dit l’été. Et pourtant dans la chaleur écrasante , juste derrière elles, se dresse un fronton néoclassique ; ces colonnes appartiennent à un tombeau. La grille de fer forgé, avec ses pointes acérées tendues vers le ciel, referme presque le cadre autour d’elles, telle une frontière ténue entre l’enfance et ce qui la guette.
Inconsciemment, les enfants sont peut-être ceux qui répondent le plus justement à la mort, par leur désinvolture même : une manière de l’effleurer sans encore en mesurer tout le poids.
En retrait, la silhouette de deux femmes plus âgées, l’une occupée à un geste que l’on devine plus qu’on ne le voit. Elles semblent appartenir à un autre temps, à un autre rythme, tandis que les fillettes, elles, sont tout entières dans l’instant.
Sommes-nous devant un document ou devant une fiction soigneusement composée ? C’est précisément cette ambiguïté qui faisait écho, je crois, à la démarche même de Gasiorowski — cette manière qu’il avait d’interroger le statut de l’image, sa vérité incertaine, son pouvoir de mise en scène du réel.
Cette image est pour moi une métaphore. J’y vois, condensée en un seul bloc, une représentation significative de la photographie elle-même : une sorte d’illustration de ce que l’image photographique contient et met en jeu. Tout y affleure : le double, le miroir, le souvenir, la mort, la nostalgie, la mémoire, la mélancolie de ce qui a été — celle dont parle Roland Barthes (1) —, ainsi que le temps qui passe inexorablement.
Voilà ce que cette photographie a bien voulu me raconter, silencieusement. Trente ans après l’avoir prise, elle continue de me hanter. N’est-ce pas là l’une des fonctions de l’art : nous conduire au-delà des apparences — faire naître, entre l’image et celui qui la regarde, une sorte de troisième image mouvante et invisible ?
Je sais que tu connais tout cela, et que nous partageons un même intérêt pour cet artiste.
David.S
(1) Référence à la notion du « ça-a-été » développée par Roland Barthes dans La Chambre claire (1980).
« Je suis dans Peinture, Rétrospective 1964-1986 »
Gérard Gaziorowski /exposition en 1993 au Château de Jau — RD 59, 66600 Cases-de-Pène — www.chateaudejau.com