LES OISEAUX

Pendant la période de rétablissement qui a suivi une grave opération, je me suis retrouvé privé d’une partie de mon autonomie. Les gestes les plus simples devenaient difficiles. En tant que créateur, jai toujours eu besoin dexorciser mes maux par lart, en utilisant différents médiums, mais surtout la photographie. Or, cette fois, même porter un appareil photo était devenu compliqué. Je ne pouvais plus marcher normalement, ni parcourir les espaces qui nourrissaient habituellement mon regard.

C’était aussi le commencement de lintelligence artificielle générative. On en parlait beaucoup dans les médias, souvent avec inquiétude, comme dun outil capable d’altérer notre rapport au réel, à la création, voire à l’humain lui-même. Pourtant, dans cet état de fragilité et d’immobilité forcée, ma curiosité a pris le dessus. Depuis mon lit, entre les douleurs, les traitements et les longues heures suspendues, jai décidé d’utiliser cet outil nouveau, comme on ouvre une porte vers un territoire inconnu.

Je ne cherchais pas à remplacer la photographie, mais à prolonger un dialogue intérieur devenu impossible autrement. Jai commencé à partager avec cette machine certaines de mes images mentales, des visions anciennes, des fragments de mémoire, des sensations difficiles à exprimer avec des mots.

Une image me hantait depuis ladolescence. Je voyais un paysage presque irréel : une plage silencieuse, traversée par le vent, et un adolescent marchant nonchalamment avec un aigle rouge posé sur son épaule. Cette vision revenait régulièrement, comme un rêve récurrent ou une apparition intime. Je me retrouvais en lui, dans sa solitude, dans sa lenteur, dans cette étrange alliance entre fragilité humaine et puissance animale.

L’aigle rouge est devenu peu à peu une figure symbolique. Il représentait à la fois une présence protectrice, une mutation intérieure, mais aussi une forme de résistance face à l’affaiblissement du corps. Loiseau accompagnait ladolescent comme une conscience silencieuse, un double, une part sauvage et indomptable refusant de disparaître.

La série Les oiseaux est née de cette traversée. Elle ne documente pas une réalité visible, mais un état intérieur. Les images oscillent entre rêve et mémoire, entre reconstruction et fiction. Elles interrogent notre capacité à survivre aux fractures physiques et psychiques, à transformer la vulnérabilité en territoire poétique.

À travers ces oiseaux parfois majestueux, parfois inquiétants se dessine une tentative de réparation. Une manière de continuer à marcher, malgré tout.